Tunisie

Vers une gestion collective des eaux souterraines

L’histoire habituelle

En Tunisie, les activités du projet TRANSWATER se concentrent dans la zone agricole de Lymaoua, située au sud de Gabès, et qui dépend de la nappe côtière de Gabès Sud Jeffara. Cette zone est représentative de territoires agricoles irrigués reposant principalement sur l’exploitation privée des eaux souterraines par le biais de puits et de forages individuels. Ces systèmes sont confrontés à des dynamiques imbriquées qui rendent leur gestion durable particulièrement complexe. À Lymaoua, la multiplication des exploitations agricoles s’est accompagnée d’une intensification des prélèvements d’eau souterraine. Attirés par la qualité des terres, l’accès relativement favorable à la nappe et la proximité de Gabès, de nombreux agriculteurs et investisseurs se sont installés au cours des quinze dernières années. Cette dynamique a entraîné une augmentation importante du nombre de puits et de forages, autorisés ou non, conduisant à une surexploitation croissante de la nappe et à une baisse préoccupante de son niveau, avec des risques accrus d’intrusion saline. Malgré l’instauration, en 2017, d’une zone de sauvegarde visant à limiter les nouveaux forages, les prélèvements continuent d’augmenter, alimentant des tensions persistantes entre agriculteurs et administration, tout en révélant les limites des modes actuels de gestion individualisée de la ressource.

Dans ce contexte, la création, en décembre 2023, d’un Groupement de Développement Agricole (GDA) par un collectif d’agriculteurs de Lymaoua constitue une tentative de promouvoir une gestion collective et durable des eaux souterraines. Officiellement reconnu, ce GDA reste toutefois encore en construction : son ancrage local demeure limité, le nombre d’agriculteurs effectivement impliqués reste faible, et il repose principalement sur un noyau restreint de membres. Par ailleurs, la définition des services qu’il pourrait offrir aux agriculteurs reste encore floue, ce qui limite son attractivité et interroge sa capacité à élargir sa base sociale. Cette fragilité organisationnelle se double d’un déficit de légitimité institutionnelle. L’appui du Commissariat Régional de Développement Agricole (CRDA) reste variable et encore insuffisamment structurant, ce qui limite la reconnaissance effective du GDA comme acteur central de la gestion de l’eau à l’échelle locale. Dans ce contexte, la nécessité d’un cadre plus formalisé de collaboration entre le GDA et l’administration apparaît importante, notamment à travers l’élaboration d’une charte clarifiant les rôles, responsabilités et engagements de chacun. C’est dans ce contexte, et dans la continuité de précédents projets visant à accompagner le GDA, que s’inscrit le projet TRANSWATER. L’équipe s’attache à produire des connaissances sur les pratiques d’irrigation, la diversité des agriculteurs, les relations sociales, et les cadres institutionnels. Ces connaissances alimentent une stratégie d’engagement multi-acteurs impliquant les agriculteurs, les représentants du GDA, l’État et d’autres parties prenantes et qui prend la forme d’un large panel d’activités complémentaires. Des formations et ateliers participatifs visent à renforcer les capacités du GDA en matière de gouvernance collective, de médiation des conflits et de planification concertée. Des sessions de jeux sérieux permettent aux acteurs d’explorer collectivement les impacts différenciés de leurs pratiques, et de discuter de mécanismes de coordination en appui à différents scénarios de gestion. En parallèle, des dispositifs de théâtre forum sont mobilisés et servent d’espaces de dialogue autour des tensions, des rapports de pouvoir et des conflits liés à l’eau, offrant la possibilité d’expérimenter des alternatives à partir de situations inspirées du terrain. L’articulation entre formations, ateliers, jeux sérieux et théâtre forum vise ainsi à soutenir l’émergence de règles collectives, à renforcer le GDA et à contribuer à une gouvernance territoriale de l’eau plus durable. Dans quelles mesures ces dispositifs peuvent, in fine, produire des transformations durables reste à interroger et dépendra de l’adhésion des acteurs et d’un appui institutionnel fort et continu.

Et un troisième regard sur les choses

And here we give the floor to someone who does not know the area very well to put what we are doing in perspective…